Argentine: expériences du Parti de la Libération (PL) dans la lutte contre la dictature fasciste et la démocratie bourgeoise ultérieure

Comité central du Parti de la Libération (PL) d'Argentine

Contribution au Séminaire communiste international "Impérialisme, fascisation et fascisme"

Bruxelles, 2-4 Mai 2000




I. L'ANTICHAMBRE DU COUP D'ETAT DE 1976

Le 24 mars 1976, on a assisté en Argentine à l'instauration d'une dictature militaire fasciste, conséquence d'un coup d'Etat qui a entraîné l'arrestation et la disparition de 30 000 personnes et plusieurs milliers d'assassinats, de prisonniers politiques, de tortures, de licenciements, d'exilés, etc.

Ce coup d'Etat a été préparé sous le gouvernement oligarchique d'Isabel Peron (1974-1976, du Parti justicialiste, qui a utilisé les forces policières et celles de l'armée pour la répression du peuple et du mouvement révolutionnaire. En février 1975, il a ordonné à l'armée de "écraser la subversion" dans la province de Tucuman ("Operativo Independencia"). Plus tard, grâce à des décrets secrets du Pouvoir exécutif national (PEN), il a étendu cet ordre à l'ensemble des Forces armées pour agir dans le pays tout entier.

Ce gouvernement péroniste a créé, dans la clandestinité, la Triple A (Alliance anticommuniste argentine), une organisation parastatale de répression, agissant dans l'illégalité, qui, entre 1973 et jusqu'à la veille du coup d'Etat a assassiné près de 1 500 personnes.

Contrairement à ceux qui ont soutenu Isabel Peron et son ministre fasciste José Lopez Rega, comme le Parti communiste révolutionnaire (PCR), notre parti s'est opposé à ce gouvernement, considérant qu'il préparait la voie au coup d'Etat. A cette époque, nous avons obtenu que dans plusieurs assemblées ouvrières (par exemple, des syndicats des mécaniciens et du chemin de fer de Cordoba, Acindar de Villa Constitucion, Ledesma de Jujuy, et.) l'on se prononce contre le coup, qui était imminent fin 1975. Depuis l'année précédente, notre Parti présentait aux masses populaires la consigne suivante:" Grève, occupation et lutte par tous les moyens".

Mais, entre 1974 et 1975, la tâche la plus urgente était d'affronter le gouvernement réactionnaire d'Isabel Peron et Lopez Rega, parce que c'était lui qui s'en prenait directement au peuple à travers leurs plans économiques dictés par le FMI et lui faisaient subir une répression de plus en plus sanglante. A travers l'opposition à ce gouvernement on devait rassembler les forces nécessaires pour contrer le coup d'Etat en préparation.

Le 24 mars 1976, alors que les Forces armées considéraient qu'elles avaient obtenu du gouvernement justicialiste tout ce qu'elles en attendaient, elles se sont livrées à un coup de force et se sont emparées directement du pouvoir.

Nous considérons positives la ligne politique et l'action du Parti au courant de ces années cruciales qui ont précédé le coup d'Etat. Le Deuxième Congrès du Parti, en janvier 1976, a approuvé les actions contre Isabel Peron et a appelé à une grande action contre le coup d'Etat. Il a souligné le caractère fasciste, oligarchique et pro-impérialiste du coup en préparation. Il a ratifié la consigne "Grève, occupation et lutte par tous les moyens".

Le 24 mars environ 100.000 travailleurs sont partis en grève contre la naissante dictature militaire. Mais le déploiement de tanks et d'unités militaires dans le pays tout entier a empêché que la résistance puisse agir efficacement. Il est évident que ce n'était pas un coup que l'on pouvait arrêter par une mesure de force politique et syndicaliste. La Junte des commandants s'est emparée du pouvoir avec l'appui de l'impérialisme, des grandes chambres patronales, des hautes instances de l'Eglise, des grands moyens de communication et de la direction de plusieurs partis, comme l'Union civique radicale, des secteurs péronistes et du Parti communiste (PC).

Ce dernier a considéré que le coup pouvait permettre de faire un pas en avant vers un accord et un gouvernement militaro-civil, tentant d'établir une différence entre le dictateur Videla et Pinochet au Cili. Le PC a avalisé la répression de la guérilla qu'il qualifiait de "ultra", alors qu'en fait le fascisme pesait sur le peuple argentin tout entier.

Nous avons tiré la conclusion que, pour une grande part, la possibilité de vaincre ou non un coup d'Etat se trouve dans la période qui le précède. Dans le cas qui nous occupe, ce laps de temps a été mis à profit par le gouvernement péroniste de la grande bourgeoisie, qui a favorisé le coup militaire à travers des plans de famine et de répression. Le PCR, qui a défendu Isabel Peron jusqu'au bout, a déclaré, en revanche, qu'il envisageait la possibilité de lui voir opposer de la résistance et même de remettre des armes au peuple.

Nous arrivons également à la conclusion que l'on ne peut arrêter un coup d'Etat fomenté par l'union des Forces armées fascistes par la seule mobilisation des masses. Il faut, à cet effet, disposer de forces révolutionnaires formées et entraînées pour agir aux côtés du mouvement de masses. Dans le cas contraire, du moins dans l'immédiat, le coup d'Etat triomphera.

II. LE FASCISME

Le coup d'Etat a voulu imposer une terreur généralisée parmi la population et annihiler les forces révolutionnaires, les syndicats de classes et plus particulièrement les organisations de guérilla. Cette politique visait à favoriser l'application du plan économique du ministre José A. Martinez de Hoz (président de la firme sidérurgique Acindar, du Conseil des entreprises argentines, de la compagnie italo-argentine d'Electricité et l'américano-helvétique Brown Boveri).

Ces groupes économiques, auxquels s'ajoutent la Shell, Esso, Standard Electric, Siemens, Renault, Ford, Cargill, Mercedes Benz, Ingenio Ledesma, etc. et le capital financier international, ont soutenu le coup d'Etat dès le départ.

En 1976, l'équilibre des forces avait changé, le bloc impérialiste et oligarchique ayant acquis une position dominante et agressive.

Le mouvement de masses s'est replié, après les années de combat lors des différents coups de force. Les forces révolutionnaires se sont retrouvées dans une situation défensive, dont le seul but était d'en empêcher la liquidation. Elles faisaient l'objet d'attaques d'Isabel Peron et de la Triple A.

Dans ces conditions, le Parti s'est aligné selon un texte du secrétaire général de l'époque, Roberto Cristina, sous le titre "Trois piliers, un style et une méthode". En bref, l'auteur posait que, dans les conditions d'offensive de la dictature fasciste, il fallait que nous adoptions une politique défensive, attentive aux masses, évitant l'affrontement décisif avec l'appareil de répression. Cette tactique devait fournir une ligne de consolidation du Parti. Il s'agissait donc plutôt de défendre nos forces que de penser à des plans d'expansion.

Quant au style et la méthode, Cristina a souligné la nécessité d'un mode de travail en profondeur dans le mouvement des masses et d'un méthode qui visait à atteindre des objectifs à moyen et à long terme.

Ce fut une bonne orientation pour le Parti qui, jusqu'à ce jour, était habitué à des tactiques de barricades et d'agitation permanente, sans pouvoir reculer ni se défendre. Nous avions l'expérience de la lutte contre des dictatures militaires, mais jamais nous n'avions affronté un mouvement aussi sanglant et aussi fasciste que ce qu'on a appelé le "Processus de réorganisation nationale."

Bonne orientation, mais insuffisante car la répression fasciste a dépassé notre expérience de la résistance et tout calcul préalable quant à la brutalité des massacres perpétrés par le général Videla, l'amiral Massera et le brigadier Agosti.

Entretemps, le Comité central a mené un débat sur la stratégie du pouvoir, stratégie qui a été fixée lors de la réunion de juin 1976 portant sur les "Orientations stratégiques".

On y a précisé que, vu le rôle de la classe ouvrière et, plus précisément, du prolétariat urbain, nous devions tenter l'insurrection populaire armée urbaine, centrée sur le prolétariat industriel dans les grandes villes et basée sur l'alliance avec le reste des travailleurs, employés, étudiants, petite bourgeoisie appauvrie, etc.

Cette résolution, correcte sur le fond, a rencontré deux grands problèmes: elle a été tardive et n'avait pas prévu qu'il fallait préparer des actions de guérilla dans les villes et dans une moindre mesure à la campagne.

III. SUCCES DU PARTI

Malgré ses erreurs, notre Parti s'est maintenu, pour l'essentiel, dans la ligne marxiste-léniniste et celle de la révolution.

Notre organisation s'est insérée dans le mouvement ouvrier. Ainsi nos militants tentaient-ils de s'infiltrer dans les usines comme ouvriers et techniciens, dans la clandestinité.

Nous faisions également de l'agitation à l'extérieur dans le but de participer aux conflits. Ainsi, en 1978, nos militants se sont "collés" aux grèves portuaires à Buenos Aires, ce qui fut un relatif succès. On nous a même accusés d'être les instigateurs de la grève. On nous a taxés de "communistes subversifs" pour nous différencier des "communistes " du PC qui soutenaient la dictature.

Une des plus importantes actions entreprises à cette époque a été l'appui apporté aux mères et aux familles des disparus, action qui a mené à la naissance de l'association des Mères de la Place de Mai en avril 1977. La preuve que nous y avons collaboré activement est la disparition de cinq de nos camarades parmi les treize militants des droits de l'homme qui ont été enlevés entre le 8 et le 10 décembre 1977, en même temps que la présidente des Mères, Azucena Villaflor, deux religieuses françaises et des membres des familles de disparus.

Cette répression n'a pas interrompu notre travail. Et ce malgré le nombre impressionnant de disparus dans nos rangs.

Il est évident que la dictature a voulu nous éliminer. Nous en voulons pour preuve le décret-loi du 24 mars 1976, qui mettait hors la loi cing organisations de gauche, dont la nôtre.

En revanche, le Parti communiste ne fut que "suspendu", tout comme le Parti justicialiste et autres partis bourgeois. La pression la plus forte, le pouvoir l'exerçait sur des mouvements de guérilla, comme le Parti révolutionnaire des travailleurs-Armée révolutionnaire du peuple (PRT-ERP), qui se déclarait guévariste. Cette répression a atteint un succès notable dans son entreprise de démantèlement de la guérilla et s'employa de plus en plus à s'attaquer à notre Parti et à d'autres organisations, telles que Brigades rouges-Organisation communiste pouvoir ouvrier.

IV. CAMPAGNE DE REPRESSION DE 1978

Même si la dictature nous avait porté des coups très durs, en faisant disparaître le noyau qui soutenait l'action des Mères de Mai, elle ne put pas aller plus loin. En effet, les camarades emprisonnés et torturés se sont tus et n'ont pas fourni d'information à leurs bourreaux.

En revanche, en juin 1978, la répression s'est intensifiée et a atteint les échelons supérieurs de l'organisation. Ce qui entraîna la destruction de la direction nationale du Parti et de certaines sections régionales.

A cette époque, la répression s'est abattue sur la Jeunessse du parti de la capitale fédérale. De cette manière, la dictature a pu obtenir des données pour attaquer la direction régionale de cette capitale.

Au lieu de couper les liens avec les sections régionales touchées, le Parti a maintenu la relation organique avec elles, dans le but louable de les soutenir. Mais, du coup, il est devenu la cible de la campagne de répression.

Nos camarades furent emmenés dans un centre de détention appelé "Le Vésuve" (El Vesubio), dans un district de Buenos Aires. Des quarante militants emprisonnés, dix-neuf ont été portés disparus, dont une majorité de dirigeants. Les autres ont été considérés comme prisonniers politiques et ont survécu. Sur base d'informations qu'ils ont données, le Parti a pu reconstituer le déroulement de cette campagne de répression. Elle visait essentiellement à détruire la direction nationale. Ce qui fait que nous avons perdu tout le Secrétariat national, la moitié des membres du Comité permanent et plus de la moitié de ceux du Comité central.

Ces faits nous ont amenés à faire une sévère autocritique: nous n'avions pas protégé suffisamment le noyau de la direction nationale et du coup nous n'avions pas fait preuve de cohérence quant à la ligne de consolidation.

En 1977, nous ne disposions, en guise de réserve, que d'un seul membre du Comité permanent et d'un membre suppléant hors du pays. Tous les autres militants de la direction nationale travaillaient en Argentine, dans de conditions de danger extrême. Nous avons donc décidé que dans des cas semblables nous retirerions les cadres du Comité central de telle façon qu'ils soient hors d'atteinte.

Il est évident qu'en règle générale nos militants se sont comportés en héros mais parfois, vu la brutalité des tortures, certains ont fourni des informations précieuses.

Dans d'autres cas encore, il y en a qui ont craqué sans avoir été torturés, tel Osvaldo Balbi, membre du Comité central, qui a livré le secrétaire général Roberto Cristina, le 15 août 1978.

Le journaliste Rofolfo Walsh, lui-même un dirigeant révolutionnaire de grande valeur, affirme que la répression a pu être efficace à cause de son service de renseignements planifié. Certes, cet élément existe, mais nous croyons que les Forces armées ont surtout usé de la torture et des mauvais traitements, de la "machine à hacher la viande". N'oublions pas qu'il existait 340 camps clandestins de détention, selon le registre de la CONADEP (Commission nationale sur la disparition des personnes), camps où les bourreaux appliquaient les méthodes américaines du Vietnam et du Guatemala et celles des généraux français en Algérie.

Face à cette situation, le Parti a toujours défendu la position classique du communisme: ne pas forunir d'information à l'ennemi et supporter la torture sans faillir. Exemplaire, dans cet optique, est le cas de Roberto Cristina. Un autre élément important dans le cas de ce camarade est celui de ne jamais se rendre sans résistance, comme l'a fait Walsh lors de son arrestation, où il s'est défendu arme au poing. Il est d'ailleurs mort dans cet affrontement.

Un autre exemple est celui des deux religieuses françaises qui ont admirablement résisté à la torture.

On a connu aussi des exemples d'évasion.

On peut trouver d'innombrables cas de résistance et d'évasion de nos militants dans "LIBERACION" et dans notre bulletin intérieur "EL ORGANIZADOR".

Malgré l'héroïsme de beaucoup, il faut être conscient que certains parlent et même trahissent. L'organisation communiste ne peut pas dépendre de ces éléments variables. Elle doit s'attendre au pire et prendre les mesures appropriées pour ne pas être prise au dépourvu.

Pour ce faire, le Parti doit renforcer son unité politique interne. Un militant attaché à la ligne et au plans du Parti sera moins tenté de céder. Ce qui n'exclut pas que, dans des moments de pessimisme et de déroute, certains seront poussés à hésiter et à craquer.

Nous avons tiré une autre conclusion: dans des époques de répression il est indispensable de cloisonner au maximum les informations, de combattre le libéralisme et l'horizontalisme, de compartimenter plus la vie du Parti. Le fonctionnement léniniste fait que les militants ne peuvent pas donner d'informations puisqu'ils ne sont pas au courant.

Nous avons tiré quelques leçons pratiques de ces années de terreur fasciste:

- rester liés aux masses populaires, grâce aux "mille liens" dont parlait Lénine pour un parti d'avant-garde

- espacer aux maximum les réunions de la direction nationale et des régionales; établir une tournante parmi les membres présents, de telle façon de garder toujours un dirigeant en réserve

- insister sur la ponctualité dans les rendez-vous; compartimenter l'information; éviter d'avoir sur soi des agendas et autres documents tels des reçus de gaz, d'électricité; mettre sur pied un service de renseignement rigoureux, principalement concernant les nouveaux membres

pour éviter à tout prix les infiltrants

- Utiliser des pseudonymes et des faux papiers d'identité; envoyer les camarades les plus connus dans les régionales; utiliser des serviettes à double fond pour y garder des documents compromettants et des journaux; habiter des maisons avec des caves et pas dans des appartements dont il est difficile de s'échapper; faire appel aux conseils de professionnels, comme des cabinets d'avocat et tenir les réunions dans les locaux de petits commerçants pour le fonctionnement des cellules du parti

- Veiller à la clandestinité de nos habitations et à la fiabilité de nos familles. Il faut se déplacer en transports en commun et pas avec sa propre voiture. Il ne faut pas circuler en ville pendant les heures creuses. Il faut disposer de fonds du parti et si possible personnels pour financer les changements de domicile.

Pour surmonter l'épreuve du fascisme, la chose la plus importante est de toujours de faire confiance au peuple, à notre juste lutte.

En 1976, il est vrai qu'il était difficile d'imaginer que le dictateur Jorge R. Videla allait être condamné à la réclusion perpétuelle. Tout comme il était difficile de croire qu'en 1985, les gouvernements bourgeois de Raul Alfonsin (1983-1989) et de Carlos Menem (1989-1999) allaient lui accorder l'amnistie.

V. LA RECONSTRUCTION

Deux membres du Comité permanent se sont chargés de la reconstruction du Parti. Il s'agit de Mario Geller et de Sergio Ortiz, les seuls disponibles de l'ancien Comité.

Ils travaillaient dans des sections régionales. En septembre 1978, ils se sont rendus à Buenos Aires pour entamer une lente et difficile réorganisation, d'autant plus pénible que les camarades étaient démoralisés et dispersés, vu le nombre impressionnant de pertes et la gravité de la défaite.

Une première réunion du Comité central s'est tenue grâce à la cooptation de membres suppléants.

Les camarades ont entrepris la reconstruction du Parti en pleine époque de lutte contre la dictature militaire. Le 9 août 1979, un an après la défaite, est apparu le numéro 212 du journal " No Transar", avec en couverture "Le Parti ne se rend pas", ce qui a constitué une étape importante dans la reconstruction du Parti.

Entre 1979 et 1982, nous avons mené plusieurs actions avec les masses, avec les Mères de la Place de Mai et d'autres organisations des droits de l'homme, comme le Centre d'études légales et sociales (CELS). Nous avons participé, de façon limitée, à la journée de lutte contre la dictature, le 30 mars 1982, dans la capitale fédérale, organisée par la Confédération générale du travail (CGT) du péroniste Saul Ubaldini.

Cette manifestation fut durement réprimée par la police fédérale, mais elle a marqué un point dans la situation politique: la dictature avait commencé sa phase de déclin et le peuple osait descendre dans la rue. Pour contrer ce début de crise, les Forces armées ont décidé de débarquer dans les Malouines, le 2 avril 1982, sous le prétexte, par ailleurs juste, de la souveraineté nationale des Iles mais dans le but caché de perpétuer leur domination politique sur l'Argentine continentale.

Dans sa majorité, le peuple argentin a été d'accord avec la récupération des Iles usurpées par les Britanniques en 1833. Le Parti s'est appuyé sur une tactique juste: il a participé aux démonstrations massives antibritanniques, malgré le fait qu'elles émanaient de la Junte militaire. La contradiction principale n'était plus le peuple contre la dictature, mais bien la nation contre l'impérialisme.

La tiède position anticolonialiste des Forces armées n'a pas duré longtemps et le 14 juin 1982 elles ont capitulé devant la flotte envoyée par Margaret Thatcher dans l'Atlantique sud. Cette reddition fut suivie immédiatement d'un manifestation monstre sur la Place de Mai, à laquelle notre Parti a participé.

La défaite de la dictature s'est accélérée. La Junte militaire a pris la décision de lâcher du lest et s'engagea dans la voie électorale négociée avec la Multipartite. La gauche en avait été exclue mais notre Parti lui a communiqué ses propositions sur les sujets nationaux et internationaux. Nous insistions sur la nécessité de juger et de châtier les militaires génocidaires et d'adopter des mesures économiques contre l'oligarchie et l'impérialisme, principalement américain.

Fin 1983, notre Parti a organisé des anciens prisonniers et les familles de nos militants enlevés. Aux côtés de leurs avocats, on a mené la presse près des ruines du "Vésuve", où l'on a pu trouver les preuves des récits d'anciens détenus.

Un nouvel organisme de droits de l'homme en est issu: l'Association des anciens prisonniers et des disparus.

Malgré tous ces succès, on a assisté à l'apparition de certains points de vue opportunistes dans la ligne politique du Parti. Concrètement, entre 1982 et 1984, nous avons suivi une tactique de suivisme par rapport au justicialisme.

Au fond, notre défaite de 1978 nous avait mené à une autocritique unilatérale avec des aspects "gauchistes" et sectaires de notre politique des années 70. Ces aspects étaient réels mais nous en étions arrivés à une position opposée: le suivisme de la politique de la bourgeoisie nationale. Comment avons-nous corrigé ces sérieuses erreurs?

Par l'expérience sur le terrain. Ainsi dans les usines où l'on a pu établir une liste de gauche qui a su s'opposer à la bureaucratie syndicale. Le Parti s'est aussi rendu compte que les dirigeants péronistes restaient à la droite d'Alfonsin dans le domaine des droits de l'homme, étant enclins à accepter le loi d'auto amnistie dictée par la dernière Junte militaire. Les expériences révolutionnaires du Salvador, du Guatemala et de Colombie ont également influencé nos analyses et mises au point.

_C'est sur cette base que nous sommes unis à d'autres organisations de gauche pour fonder le Front du Peuple, qui s'est présenté aux élections législatives et a pu constituer, du moins dans notre optique, le noyau d'un front plus permanent.

_Deux ans plus tard, lors de la mobilisation contre les coups d'Etat des militaires "maquillés" en 1987, le Parti s'est éloigné de ses anciens alliés du FP (principalement le Parti communiste et le Mouvement pour le socialisme). Nous avons corrigé nos erreurs de 1982-1984 et nous avons acquis de nouvelles connaissances politiques et de lutte dans les rues, d'agitation et de propagande, de nouvelles alliances, etc. C'est alors que nous avons défini la situation politique argentine comme prérévolutionnaire.

VI. LA REPRESSION BOURGEOISE.

Le gouvernement d'Alfonsin est arrivé au pouvoir en 1983 avec les promesses de "paix, démocratie et droits de l'homme", de la même façon que Menem a annoncé en 1989 "hausses de salaires et révolution de la production".

Le premier a connu une espèce de "printemps " démocratique avec la création de la CONADEP et le jugement des anciennes Juntes militaires. Mais, bientôt, il est passé à une action répressive, dont celle de personnes affamées qui ont pris les supermarchés d'assaut en mai 1989.

A cette occasion, le ministre de la Justice a accusé le Parti de la Libération d'être responsable de cette vague de mises à sac. Suite à des arrestations, les camarades visés sont passés à la semi-clandestinité, chose que le reste du Parti dut faire également.

Le gouvernement d'Alfonsin a voulu se réconcilier avec les Forces armées après la tentative de prise de pouvoir du régiment 3 de La Tablada de la part du Movimiento Todos por la Patria, en janvier 1989. Il va de soi que c'était une grossière erreur du MTP de passer à une telle action alors que la situation politique n'y était pas favorable. Cela n'empêche qu'il faut dénoncer la répression impitoyable dont ils furent victimes.

Depuis cette époque, le PL est devenu un parti qui agit dans la légalité, dans la semi-légalité et la semi-clandestinité, selon les circonstances.

Nous agissons dans la légalité puisque nous imprimons et diffusons notre journal "LIBERACION" dans les manifestations, tout comme nos tracts et nous portons des affiches dans les marches. Nous faisons passer nos communiqués dans les radios et dans la presse. Nos dirigeants sont interviewés, ils interviennent dans des assemblées populaires. Lors des dernières élections, nous avons mené ouvertement des campagnes en faveur du vote blanc.

Mais il y a eu des époques, et il y en aura sans doute encore, où, eu égard à l'intensification des luttes et à la recrudescence de la répression des gouvernements de la grande bourgeoisie "démocratique" nous avons dû et nous devrons passer à des formes de travail semi-légales et semi-clandestines. On doit même prévoir une étape de clandestinité.

En effet, la politique pratiquée par Ronald Reagan et George Bush, s'étend en Argentine. En 1995, la police a tué Victor Choque lors des luttes à Ushuaia; en 1997, elle a abattu la modeste travailleuse Teresa Rodriguez et en décembre 1999, la gendarmerie a assassiné Francisco Escobar et Mauro Ojeda lors de la grande mobilisation à Corrientes.

Le Parti de la Libération a vu l'arrestation de cinq militantes, parmi lesquels le secrétaire général Sergio Ortiz lors d'une action de la police fédérale ordonnée par le ministre de l'Intérieur sous prétexte que nous faisions sauter les guichets automatiques de plusieurs banques. Il y avait eu un antécédent. Les forces policières nous avaient accusés d'infiltrer les protestations des pensionnés tous les mercredis en face du Congrès. On n'a pu arrêter que cinq militants, puisque le PL n'employait plus ses locaux comme lieux de réunion.

Lors de la pacification de 1992, la division Explosifs de la Police fédérale a déposé dans le local trois caisses d'explosifs de grande puissance, prétendant les faire passer comme nous appartenant. Une juge fédérale a voulu nous condamner pour association de malfaiteurs, possession d'explosifs et autres délits qui entraînaient des peines de prison allant jusque dix ans.

Cependant, la résistance décidée du Parti, qui a commencé par dénoncer l'injuste détention de nos camarades, protestation dont la presse s'est fait l'écho, et la large solidarité politique que nous avons été à même de mettre sur pied, ont fait que les détenus ont tous été libérés et leur procès annulé.

Ce fut une grande victoire politique si nous pensons au fait que le président Menem nous avait accusés de faire partie de la présumée cellule "terroriste" qui avait commis un attentat contre l'ambassade d'Israël en mars 1992, ce qui entraîna la mort de vingt-neuf personnes.

En 1993, un autre juge réactionnaire, sous la pression d'un procureur national, a tenté de traîner en justice Sergio Ortiz sous l'accusation d'apologie de la violence. A l'évidence il s'agissait d'une tentative d'interdire notre organisation. Mais nous avons pu l'en empêcher.

Il va de soi que les accords des gouvernements de Menem et des provinces, inspirés par le FMI et la Banque mondiale, entraînaient inévitablement la répression policière contre le peuple et les organisations qui, comme la nôtre, se mobilisaient dans un élan de solidarité.

Suite à des actions des travailleurs en 1997 et en 1999, on vit le gouvernement se livrer à des mascarades, comme de montrer des vidéos bidon pour pouvoir inculper notre Parti et ses militants.

Suite à cela, s'est formée une multisectorielle avec des représentants des droits de l'homme, des syndicats, des étudiants et du monde politique, qui ont appelé à une manifestation de 600 personnes et d'autres activités pour empêcher le procès de ces militants. Ce but a été atteint et les forces de gauche ont connu un triomphe démocratique, dans l'union et avec une présence importante dans les rues.

L'aspect central de ce triomphe a été la politique offensive qui nous avons appliquée, reléguant à l'arrière-plan l'aspect juridique.

Comme dans d'autres occasions, les dirigeants du PL ont fait des déclarations publiques, ont donné des interviews à la radio et à la télévision, ont publié des communiqués dans la presse. Pour ce faire, il a été important de resserrer les liens avec des journalistes aux idées progressistes.

En général, la ligne du gouvernement a été la diabolisation de l'action sociale, ce qui fait qu'il y a pour le moment 2 500 militants populaires dont le dossier est ouvert devant la justice du régime sous l'accusation d'avoir participé à des grèves, avoir coupé des rues, des routes et des ponts, etc. Actuellement, la méthode répressive du gouvernement de l'Alliance qui s'est installé en décembre 1999 consiste à envoyer la gendarmerie et la police pour étouffer violemment les foyers de conflit social. Lors de leurs actions ils emploient tout un arsenal de répression, parmi lequel des gaz lacrymogènes, le gaz poivre, de balles de caoutchouc, etc.

Ainsi, à peine au pouvoir depuis une semaine, le nouveau président De la Rua a envoyé les gendarmes contre les fonctionnaires de Corrientes qui protestaient contre les retards de plusieurs mois dans le paiement de leurs salaires.

De la même façon, la toute nouvelle administration de l'Alliance, en accord avec les gouverneurs du parti justicialiste, a procédé à une modification du code de procédure pénale à Buenos Aires et dans d'autres provinces et ce dans un sens plus répressif. De cette manière, les pouvoirs de réquisition et d'arrestation de suspects ont été augmentés. Les gens de l'Alliance et les péronistes ont argué de l'"insécurité" due à la hausse du nombre d'attaques et de délits de droit commun, mais il ne fait pas de doute que ces lois visent les militants révolutionnaires.

Au Sénat, l'Alliance et le parti justicialiste ont voté la loi du "repenti", dans le meilleur style américain, pour ramener les peines des infiltrants. Le prétexte en était les enquêtes concernant les attentats impunis contre l'ambassade d'Israël (1992) et contre le bâtiment juif de l'AMIA (1994), mais la rigueur de la loi visait de toute évidence les mouvements de gauche.

Quoique les lois de la Défense nationale et de la Sécurité intérieure interdisent aux Forces armées de rechercher des renseignements internes, dans la pratique celles-ci sont violées quotidiennement. En 1999, on a appris que le service de renseignements de la Force aérienne avait espionné des journalistes qui avaient publié des articles opposés au plan d'installation de radars, dont le contrat a été remporté par le consortium américain Northrop.

La même année, on a appris que la Commission de réunion de renseignements (CRI) du troisième corps d'artmée dont le siège se trouve dans la ville de Cordoba avait espionné le juge fédéral de l'endroit. Les espions militaires voulaient connaître le déroulement de deux causes: celle de l'enlèvement de bébés sous la dictature et celle du jugement du général génocidaire Luciano Benjamin Menéndez, tout particulièrement dans le cas où il avait fait fusiller trente prisonniers politiques.

Actuellement, on projette la création de la Centrale nationale de renseignements, pour fusionner les services des trois Forces armées.

D'autre part, le Secrétariat de renseignements de l'Etat (SIDE) travaille activement contre la gauche et autres organisations populaires.

L'actuel gouvernement a relance le Conseil de sécurité intérieure qui coordonne la Police fédérale et ses collègues de vingt-trois polices provinciales, en plus des forces de Sécurité(préfecture et gendarmerie) dépendant du ministère de l'Intérieur. Ces forces sont responsables de la mort de 625 personnes entre 1983 et novembre 1999, selon un organisme des droits de l'homme, la CORREPI.

Le président De la Rua a qualifié l'Armée de repression argentine comme "une des meilleures du monde". Le Sénat va d'ailleurs faire monter en grade certains de ses membres (neuf officiers et quatre lieutenants-colonels).

De la Rua a également assuré à l'Armée la continuité de sa participation dans les opérations internationales de l'OTAN et de l'ONU, désignés par l'impérialisme américain et européen pour l'agression d'autres peuples, comme l'Irak et la Yougoslavie.

Le pouvoir des monopoles nationaux et étrangers dans des affaires économiques et sociales est intact et les plans économiques du gouvernement sont de plus en plus soumis à l'impérialisme. Donc, on peut conclure que ces politiques conduiront à une plus grande violence policière contre les masses. En plus, circonstance aggravante, le peuple ne se laisse plus exploiter passivement.

Cette crise nationale doit être analysée dans le cadre de la crise internationale. Le phénomène n'est pas simplement argentin. Les gouvernements grand-bourgeois ne disposent presque plus de marge pour faire des concessions matérielles aux masses populaires. Ceci est le cas tant dans notre pays qu'en Indonésie, en Espagne, au Mexique, en Russie, en Corée du Sud, en Israël, au Brésil, au Pérou, au Salvador, au Chili, etc.

C'est pour cela que notre Parti, alors qu'il tire les conclusions de sa lutte contre le fascisme et la répression de l'actuelle démocratie bourgeoise, raffermit sa position favorable à la formation d'un bloc international ou d'un conférence de partis marxistes-léninistes qui se bat pour un Front anti-impérialiste et démocratique.

Nous sommes convaincus que nous devons nous unir dans des tâches concrètes contre le pouvoir du capital financier international, ses alliés oligarchiques et la répression croissante des forces policières et militaires (sans oublier les guerres contre-révolutionnaires et les interventions militaires) dans les différents pays.

Après avoir subi de nombreuses épreuves de la part de la répression, nous avons établi une synthèse et tiré les leçons de notre expérience et de celle d'autres organisations (lors de nos Congrès en 1987, 1990, 1992,1995 et 1998), le Parti de la Libération (PL) d'Argentine se sent en mesure, idéologiquement et politiquement, d'affronter la répression qui menace dans notre pays.

En 1990, nous avons vécu une déviation de "gauche putschiste" et en L992 et en 1994, deux déviations opportunistes de droite, qui nous ont écartés de la lutte des classes. Ces groupes ont dégénéré en fractions anti-parti qui ont éliminés par le Comité central et les congrès successifs. Sans cette lutte de lignes nou n'aurions pas pu maintenir la bannière révolutionnaire prolétarienne du Parti. La pratique nous a enseigné que l'unité monolithique du Parti est une question clef lors des campagnes de répression et lorsque se dessinent des situations décisives dans la situation politique du pays.

Notre bilan historique souligne l'objectif d'élever notre unité politique pour le combat contre la répression et pour atteindre le pouvoir politique. Nous voulons prendre notre revanche du coup d'Etat de 1976 et de la campagne répressive de 1978. Il est à nos yeux encore plus important de continuer la lutte en Argentine, sans l'interrompre, pour obtenir un gouvernement révolutionnaire populaire, anti-impérialiste et démocratique dirigé par la classe ouvrière en route vers le socialisme.

Ce fut le rêve de nos martyrs. Nous ne l'accomplirons que par une révolution sociale contre les Forces armées et policières et contre les monopoles, avec tout ce que cela implique.

14 mars 2000.